Toutes les grandes traditions spirituelles s’accordent sur un point : la connaissance de soi constitue le point de depart indispensable de tout cheminement authentique. Cette unanimite remarquable merite qu’on s’y arrete. Qu’est-ce que cette connaissance de soi, et pourquoi est-elle si fondamentale ?
L’inscription de Delphes
Connais-toi toi-meme. Ces mots, graves sur le fronton du temple d’Apollon a Delphes, ont traverse les millenaires. Socrate en a fait le coeur de sa philosophie. Les sages de toutes les traditions y ont vu la cle de la sagesse. Mais que signifie vraiment se connaitre soi-meme ?
Il ne s’agit pas simplement de connaitre ses gouts, ses preferences, son caractere. Cette connaissance psychologique, pour utile qu’elle soit, n’est qu’un premier niveau. La connaissance de soi dont parlent les traditions va beaucoup plus loin. Elle interroge la nature meme de ce moi que nous croyons etre.
Qui suis-je vraiment
Cette question, si simple en apparence, ouvre des abimes vertigineux. Suis-je ce corps qui change constamment de l’enfance a la vieillesse ? Suis-je cet ensemble de pensees qui se succedent sans cesse ? Suis-je ces emotions qui me traversent et me transforment ?
A mesure que l’on examine attentivement ce que l’on prend habituellement pour soi, on decouvre que rien de stable ne peut y etre trouve. Le corps change, les pensees changent, les emotions changent. Pourtant, quelque chose demeure, quelque chose qui est temoin de tous ces changements. Qu’est-ce que ce temoin ?
L’illusion de l’ego
Les traditions spirituelles nous avertissent : ce que nous prenons ordinairement pour notre moi, notre ego, est une construction. Il est le resultat de notre histoire, de nos conditionnements, de nos identifications. Il n’a pas la solidite que nous lui attribuons.
Cette revelation peut etre destabilisante. Si je ne suis pas ce que je croyais etre, que suis-je alors ? Mais cette destabilisation est necessaire. C’est en demasquant l’illusion de l’ego que l’on peut acceder a une identite plus profonde et plus vraie.
Les couches de l’etre
La tradition vedantique distingue plusieurs enveloppes, ou koshas, qui recouvrent notre nature veritable. L’enveloppe physique, l’enveloppe energetique, l’enveloppe mentale, l’enveloppe de connaissance, l’enveloppe de beatitude. Chacune peut etre prise a tort pour le soi ultime.
Le travail de connaissance de soi consiste a traverser ces differentes couches, a discerner que nous ne sommes aucune d’entre elles, jusqu’a toucher ce qui se tient au-dela de toutes les enveloppes. Ce fond ultime, les traditions l’appellent Atman, Esprit, nature de Bouddha, selon leur vocabulaire propre.
L’observation de soi
Comment progresser dans cette connaissance ? L’observation de soi constitue la methode fondamentale. Observer ses pensees sans s’y identifier, observer ses emotions sans s’y perdre, observer ses sensations corporelles sans s’y attacher. Cette observation patiente revele progressivement la difference entre le contenu de la conscience et la conscience elle-meme.
Cette pratique requiert une attention soutenue mais detendue. Elle ne consiste pas a analyser ou a juger ce qui est observe, mais simplement a le voir tel qu’il est. Cette vision claire, non biaisee par nos preferences, est deja liberatrice.
L’ombre et la lumiere
La connaissance de soi implique aussi de regarder en face nos zones d’ombre. Jung a montre comment nous rejetons dans l’inconscient tout ce qui ne correspond pas a l’image ideale que nous avons de nous-memes. Ces contenus rejetes n’en continuent pas moins d’agir, souvent de maniere destructrice.
Integrer son ombre, reconnaitre ses faiblesses, ses peurs, ses tendances negatives, fait partie integrante du chemin. Cette reconnaissance n’est pas complaisance mais lucidite. Elle permet une transformation veritable, alors que le refoulement ne fait que deplacer les problemes.
Le miroir des relations
Les relations avec autrui constituent un miroir precieux pour la connaissance de soi. Ce qui nous irrite chez les autres revele souvent ce que nous refusons de voir en nous. Ce qui nous attire pointe vers des qualites que nous n’avons pas encore developpees.
Plutot que de projeter sur les autres la responsabilite de nos malaises, nous pouvons utiliser chaque friction relationnelle comme une occasion d’apprentissage. Cette attitude transforme les difficultes en opportunites de croissance.
Une aventure sans fin
La connaissance de soi n’est pas un etat a atteindre mais un processus continu. Plus on avance, plus le territoire s’etend. Chaque niveau de comprehension revele un niveau plus profond a explorer. L’humilite est de mise face a l’immensity de ce que nous sommes.
Cette aventure interieure est peut-etre la plus passionnante qui soit. Elle ne necessite aucun equipement, aucun deplacement, aucun investissement materiel. Elle requiert seulement la sincerite, le courage et la perseverance. Et elle offre en retour les tresors les plus precieux qui soient.
Le paradoxe final
Au terme de cette quete, un paradoxe attend le chercheur. Ce moi qu’il cherchait a connaitre s’avere etre une illusion. Mais cette decouverte n’est pas une perte, c’est une liberation. En se decouvrant n’etre personne en particulier, on se decouvre etre un avec tout.
La connaissance de soi culmine dans une non-connaissance lumineuse, un non-savoir qui n’est pas ignorance mais sagesse supreme. Le chercheur disparait dans ce qu’il cherchait. Le voyage retourne a son point de depart, mais rien n’est plus comme avant.