Le soufisme, ou tasawwuf en arabe, represente la dimension mystique et esoterique de l’islam. Bien au-dela des cliches orientalistes, cette voie spirituelle offre une approche profonde et systematique de la realisation interieure. Elle a produit certains des plus grands poetes et sages de l’histoire humaine.
Aux origines du soufisme
Le soufisme trouve ses racines dans l’experience spirituelle du prophete Muhammad et de ses premiers compagnons. Le nom meme de soufi viendrait de suf, la laine, en reference aux vetements simples des premiers ascetes musulmans. D’autres etymologies suggerent une derivation de safa, la purete, ou de sophia, la sagesse.
Des les premiers siecles de l’islam, certains chercheurs de verite se distinguent par leur aspiration a une relation intime avec le divin. Ils ne se contentent pas de l’observance exterieure de la loi religieuse mais cherchent a en penetrer la signification interieure. Cette quete va donner naissance a une tradition d’une extraordinaire richesse.
L’exoterique et l’esoterique
Le soufisme distingue la sharia, la loi exterieure, de la haqiqa, la verite interieure. Ces deux dimensions ne s’opposent pas mais se completent. La loi est le chemin, la verite est la destination. Comme le dit un adage soufi, la sharia est la circonference dont la haqiqa est le centre.
Cette distinction ne doit pas conduire a mepriser les formes exterieures. Le soufi authentique respecte scrupuleusement les obligations religieuses tout en cherchant a en penetrer la dimension interieure. L’enveloppe protege le noyau et permet d’y acceder graduellement.
La voie de l’amour
Le soufisme est avant tout une voie d’amour. L’amour de Dieu, et l’amour de Dieu pour sa creation, constituent le moteur de la quete spirituelle. Les grands poetes soufis comme Rumi, Hafiz ou Ibn Arabi ont chante cet amour divin dans des vers d’une beaute incomparable.
Cet amour n’est pas une simple emotion mais une force transformatrice. Il consume l’ego et ses pretentions, il purifie le coeur de tout ce qui n’est pas Dieu, il unit l’amant a l’Aime. La metaphore de l’amant et de l’Aimee divine traverse toute la litterature soufie.
Le chemin de purification
La voie soufie comporte des etapes progressives de purification. Le nafs, l’ame ego centree, doit etre discipline et transforme. Les traditions distinguent plusieurs niveaux du nafs, depuis l’ame qui incite au mal jusqu’a l’ame apaisee qui a realise sa nature divine.
Cette purification passe par des pratiques specifiques : le dhikr ou souvenir de Dieu, la meditation, le jeune, la veille, la retraite spirituelle. Elle passe aussi par le service desinteresse et l’examen de conscience quotidien. Le soufi est un combattant engage dans le grand jihad, le combat contre ses propres tendances inferieures.
Le dhikr, souvenir de Dieu
Le dhikr, litteralement souvenir ou mention, constitue la pratique centrale du soufisme. Il consiste a repeter les noms de Dieu ou des formules sacrees jusqu’a ce que le coeur soit totalement absorbe dans la presence divine. Cette pratique peut etre silencieuse ou vocale, individuelle ou collective.
Les ordres soufis ont developpe des formes elaborees de dhikr, accompagnees parfois de mouvements, de musique et de chants. La celebre danse des derviches tourneurs en est un exemple. Ces formes visent toutes le meme but : faire passer le pratiquant de l’evocation exterieure a la presence interieure.
Le maitre et le disciple
La transmission de maitre a disciple joue un role central dans le soufisme. Le sheikh, ou murshid, est celui qui a parcouru le chemin et peut guider les autres. Sans cette guidance, le voyage interieur risque de s’egarer dans les illusions de l’ego.
La relation entre le maitre et le disciple repose sur la confiance et l’amour. Le disciple s’en remet totalement a son maitre, non par soumission aveugle mais par reconnaissance de sa science spirituelle. Cette relation est comparee a celle du patient envers son medecin ou du mort entre les mains du laveur de corps.
Les stations et les etats
La voie soufie distingue les maqamat, les stations, des ahwal, les etats. Les stations sont des acquisitions stables resultant de l’effort personnel. Les etats sont des graces momentanees accordees par Dieu. Le chercheur ne peut pas produire les etats mais il peut se preparer a les recevoir par son travail sur les stations.
Parmi les stations classiques, on compte le repentir, l’abstinence, le renoncement, la pauvrete spirituelle, la patience, la confiance en Dieu et la satisfaction. Chaque station est une etape sur le chemin qui mene de l’homme ordinaire a l’homme parfait.
L’heritage vivant
Le soufisme n’est pas une relique du passe mais une tradition vivante. Des millions de personnes a travers le monde suivent cette voie, rassemblees en ordres ou confreries qui perpetuent les enseignements des grands maitres. Chaque ordre a ses methodes propres mais tous partagent le meme but : l’union avec le divin.
Pour le chercheur occidental, le soufisme offre une voie d’acces a la spiritualite islamique qui depasse les malentendus et les prejudices. Il revele un visage de l’islam axe sur l’amour, la beaute et la connaissance interieure. Un tresor de sagesse qui appartient a l’humanite entiere.
Ouverture universelle
Les grands maitres soufis ont souvent affirme l’unite transcendante des voies spirituelles. Au-dela des differences de formes, de langages et de pratiques, ils reconnaissent une meme realite divine a laquelle tendent tous les authentiques chercheurs de verite.
Cette ouverture ne signifie pas relativisme ou synchretisme. Chaque tradition a sa coherence propre qu’il faut respecter. Mais le coeur purifie reconnait le parfum de la verite partout ou il se manifeste. L’eau de la vie a beau prendre differentes formes, son essence reste la meme.